Thierry Schaffauser, travailleur du sexe depuis 10 ans, activiste (Act-Up, Les Putes, le STRASS), candidat aux municipales en 2008 sur la liste des Verts à Paris, installé désormais à Londres, militant au Labour et président de la branche sex work du syndicat GMB , a eu la gentillesse de répondre à nos questions.
1) Comment êtes vous devenu un professionnel du sexe ?
Je me suis rendu Place de la porte dauphine à Paris en prenant le métro. J’ai attendu sur le trottoir et j’ai causé des embouteillages lol
2) Quel regard portez-vous sur l’évolution de la prostitution en France ?
Je suis très inquiet de la vague répressive de ces dernières années, notamment avec la pénalisation du racolage, et qui se confirme encore plus avec le projet de pénalisation des clients. Il semble que nos politiciens n’aient aucune imagination et pensent résoudre chaque problème en envoyant les flics. S’agissant de travail sexuel, il y aurait plein de choses à faire pour améliorer nos conditions de vie et de travail et la criminalisation est en fait un problème et non pas une solution.
3) Vous semblez remettre en cause le rapport présenté à l’Assemblée Nationale ce mardi qui prend modèle sur la Suède, pourquoi ?
La mission parlementaire a été partiale dès le départ et n’a auditionné qu’un membre du STRASS pour la forme. Elle se base sur des chiffres faux, tout comme le rapport suédois dont elle s’inspire, se moque de la parole des travailleurs du sexe en exercice en considérant que seule celle des personnes « sorties de la prostitution » serait valable, alors qu’il s’agit de témoignages sélectionnés par les professionnels de la réhabilitation. Ce rapport n’a aucune valeur scientifique, il n’est basé que sur de l’idéologie.
4) La pénalisation du client ne vous semble pas être une bonne solution, pourquoi ?
C’est une attaque directe sur notre moyen d’existence, nos revenus, un risque d’exploitation et de violence accrue ainsi que d’augmentation des contaminations au VIH et IST. C’est le renforcement de notre statut de victime et d’inadapté social selon les ordonnances de 1960. C’est nous rendre encore plus clandestins que nous le sommes. C’est pénaliser la sexualité entre adultes consentants.
5) De quelle manière pourrait on lutter contre les réseaux tout en permettant aux indépendants de continuer à travailler ?
Certainement pas en pénalisant des innocents qui sont dans la meilleure situation pour découvrir des situations d’abus dans l’industrie du sexe. Dans d’autres pays, il y a des numéros verts que les clients peuvent appeler pour alerter d’une situation d’exploitation. Il vaudrait mieux éviter de gâcher les ressources de la police et garantir une vraie protection avec droit d’asile aux victimes de la traite des êtres humains au lieu de les expulser du territoire.
6) Vous dites que vos clients se soucient de votre consentement et pas vos conjoints. Pouvez-vous préciser…
Non j’ai dit que les personnes abolitionnistes ne se soucient pas de mon consentement contrairement à mes clients. Pour les personnes abolitionnistes, une pute n’a pas la capacité d’exprimer son consentement car nous serions aliénés et que l’argent du client nous imposerait un rapport sexuel non désiré. Je réponds donc qu’avant de baiser avec un client on lui parle. Justement pour s’assurer du respect de nos conditions, ce qu’on ne fait jamais quand on baise en couple sauf dans les pratiques SM. Bref, mes clients respectent bien plus mon consentement que les gens qui veulent me sauver contre mon gré.
7) Vous avez perdu votre logement parce que votre propriétaire avait peur d’être condamné pour proxénétisme, faut il rouvrir des maisons closes ?
Nous sommes pour la décriminalisation entière du travail sexuel et donc le droit de travailler à plusieurs pour notre sécurité et le droit de travailler en intérieur. Cela ne veut pas dire que nous voulons pour autant revenir à un modèle de maisons closes. Nous voulons pouvoir exercer sans la contrainte d’un patron, garder le choix de nos horaires, de nos pratiques, de notre tarif, du port du préservatif, etc. Nous ne voulons pas être enfermés dans des espaces réservés en dehors de la société. Nous voulons le droit commun et le droit du travail comme pour tous les autres travailleurs, pas des mesures spécifiques et coercitives comme une réglementation et un contrôle de l’Etat, qui maintiendrait de plus une criminalisation des travailleurs du sexe refusant de travailler dans ces espaces réglementés, ou qui ne le pourraient faute de documentation ou autre.
8- Vous travaillez désormais à Londres, quelle est la situation là bas ?
Le systeme est abolitionniste mais plus tolérant, un peu comme en Belgique parce que ça dépend vraiment du local. La police est décentralisée donc elle se comporte differement selon la ville et la pression politique ou les résidents. Les clients peuvent être pénalisés pour kerb crawling (solliciter dans la rue en voiture, ralentir et demander les prix) mais pas pour achat de sexe en tant que tel a moins que ce soit aupres d une personne victime d exploitation.
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Lire également sur Politis.fr la position de Marie-George Buffet (députée communiste et ancienne ministre) pour qui la pénalisation des clients serait un acte émancipateur et de Élisabeth Roudinesco (historienne de la psychanalyse et psychanaliste) pour qui le remède serait pire que le mal.
L’Assemblée nationale a adopté une résolution ce mardi réaffirmant la position abolitionniste de la France dont l’objectif est, à terme, une société sans prostitution. Elle juge primordial que les politiques publiques offrent des alternatives crédibles à la prostitution et garantissent les droits fondamentaux des personnes prostituées. Dans la foulé, elle devra étudier une proposition de loi visant notamment à pénaliser le client de deux mois d’emprisonnement et 3 750 € d’amende. Le texte prévoit toutefois, sur le modèle des stages de sensibilisation à la sécurité routière, un stage de sensibilisation aux conditions d’exercice de la prostitution !
Peut-on espérer avec ces mesures radicales faire reculer le sexe tarifé ? « Il faut faire passer le message que la prostitution n’est pas la bienvenue dans notre pays. Elle n’est ni l’avenir de la femme, ni l’avenir de l’homme » estime Yves Charpenel, président de la fondation Scelles. À l’inverse, le Strass, (syndicat des travailleurs du sexe), les associations d’aide aux malades du sida comme Act up ou Aides ne sont pas du tout d’accord. Elles dénoncent une hypocrisie, et sont persuadées que de telles mesures ne vont servir qu’à repousser davantage la prostitution dans la clandestinité. Et donc, dans la précarité, avec son cortège de misère et de maladies, sous la férule de julots tyranniques.
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Auteur: L'équipe